1, 2, 3, nous irons au bois…


Tu sais, ce qui est très drôle ? C’est que les Gens craignent souvent les mots. Les mots, c’est filou, faut dire : oui, bien sûr, ils te permettent d’expliquer, de convaincre, de te vendre… Mais ils ont aussi la fâcheuse tendance à te dévoiler (ou du moins, à te donner l’impression de le faire). Les mots, dans mon métier, sont souvent des maux. Ceux de mes clients. A moi de leur faire comprendre que la plupart du temps, les mots soignent les maux… Oui : il y en a qui craignent les mots. Ce qu’on craint le plus, pourtant, c’est le silence.

Il y a des silences qui claquent plus fort que le tonnerre, et qui produisent un écho qui dure, qui dure et qui dure… Le monsieur qui a téléphoné hier soir l’a bien senti. Il a compris que ce n’était pas un souci sur la ligne. Le silence est était beaucoup trop plein. Il était tout mal à l’aise, le monsieur, il s’est même mis à bégayer, le pauvre monsieur… J’aurais bien voulu venir à son secours, lui dire que ce n’est pas grave, monsieur, je ne t’en veux pas de faire ton boulot. J’irai trouver un autre assureur, vraiment : c’est rien. Faut pas te mettre dans cet état-là juste parce que je fais du silence très fort, tu sais.

C’est terrible, comme les Gens craignent le silence. Tu as remarqué ? On associe le silence à la folie. Presque plus souvent que les cris. Alors, je suppose qu’il a eu très peur, le monsieur. Il s’est dit : ça y est, je suis tombée sur une tarée !

Non, monsieur, je ne suis pas tarée. J’ai juste appris à compter. On est comme ça, nous autres littéraires, on apprend à compter sur le tard…

Un, deux, trois, nous irons au bois…

Quatre, cinq, six, cueillir des cerises…

Tu sais, la troisième fois que la voiture a rebondit, j’avais déjà compris que je n’allais pas aller au bois pour cueillir des cerises, et qu’il valait mieux qu’on arrête de faire des bonds avant d’arriver à six.

Parce que sur le moment, il me semblait qu’il n’y avait plus rien à fracasser : c’est très déstabilisant, quand tu sens que tu te déchires de l’intérieur, tu sais. Tu arrives subitement à faire le compte un peu plus précis des muscles, des os, et des différents organes qui te composent, même si tu ne savais pas qu’ils existaient. Et aussi, parce que la Mort a bousillé tous ses effets, avec moi : je l’ai vue arriver. C’est de sa faute, aussi : depuis le temps qu’elle me cherchait. Elle a failli me choper trois fois, depuis que je suis née. Il y en a qui disent que c’est pas de chance. On doit pas avoir la même mesure, pour la chance : parce que, crois-moi, crois-moi pas, échapper trois fois à la Dame, c’est pas donné à tout le monde. Bon, après, le coup du « jamais deux sans trois », faut croire que ça la concerne pas. Elle lâche pas l’affaire, quand elle a décidé qu’elle t’aimait bien…

Enfin, bref. Toujours est-il que je suis arrivée à six. Il paraît, en tout cas : moi, en fait, je n’étais déjà plus là pour le voir. Depuis le temps qu’on se connaît, la Mort m’a fait grâce du tunnel de lumière et autres animations réservée aux Gens qui ne font que passer. C’est là que je me suis dit que ça puait un peu, quand même. Apparemment, il n’était pas trop question de me renvoyer d’où je venais.

Merde.

En même temps, moi qui ne suis pas du tout versée dans les sciences, j’ai subitement compris comment une seconde peut être l’Eternité (et inversement). Et que la notion de passé, de présent et de futur, c’est une vue de l’esprit, en effet… Sur le moment, j’ai tout bien compris. L’amoureuse des mots en a pris un coup, crois-moi : parce que j’ai découvert aussi que non, en fait, les mots ne peuvent pas tout raconter.

Ce qui est sûr, c’est que l’administration reste l’administration : on a beau changer de plan astral, c’est le même bordel à tous les étages. Apparemment, je n’étais pas attendue ce jour-là, j’ai donc été priée de revenir quand mon heure aurait vraiment sonné. Alors, moi, tu me connais : je suis un vrai Bisounours. On me propose de jouer les prolongations ? Je signe : même pas peur ! Je ne vais pas jouer sur le suspense : je l’ai vite regretté. Parce que c’est une chose de rentrer à la maison… mais la maison était toute cassée, limite pulvérisée. Elle était toujours habitable, tu me diras. A condition de supporter une colocataire sacrément envahissante (elle s’appelle la Douleur).

Je vais te faire une confidence. On ne connaît que très vaguement la Douleur. Quand elle décide de s’installer pour de bon, c’est une vraie poisseuse. Le jour, la nuit… elle ne fait aucune trêve. Aucune. Je ne sais pas comment elle est foutue : elle ne dort jamais.

C’est pas elle, qui m’a le plus fatiguée. Ceux qui m’ont fatiguée, ce sont les bonnes âmes qui se sont senties obligées de me réconforter. Warning : je dis ça sans ironie ! Parce que ça part d’un bon sentiment – je le sais, je l’ai fait aussi. C’est humain : on se sent toujours obligé de réconforter à grand renfort de « tu sais, je sais ce que c’est… ». On a envie de montrer qu’on sait vraiment ce que c’est : « quand je me suis cassé le poignet, quand je me suis foulé la cheville… ». Faut arrêter. Vraiment. Parce que moi aussi, je me suis fais tout plein de bobos (je suis une skieuse déplorable, il faut dire !). Mais non, je ne savais pas du tout ce que c’était. Pas du tout.

Pour le coup, l’amoureuse des mots a encore pris cher. Non, tu ne peux pas expliquer. La Douleur, tu la vis : elle ne se raconte pas. La Douleur, c’est quand tu n’arrives plus à raconter et que tu n’es même plus capable de hurler. C’est le moment où tu comprends que l’Enfer existe. Jusqu’au moment où tu ne sens même plus la Douleur : tu l’entends. Imagine-toi la philarmonie de Berlin qui te joue un Dies Irae, 24/24. Voilà. A la limite, on peut décrire ça comme ça. Mais on ne peut inviter personne. Non, avec la meilleure volonté du monde, même ceux qui voudraient aider, ils ne peuvent pas entrer. Et tu ne peux pas raconter. Parce que les mots, c’est filou : ils sont compliqués à trouver, mais après, ils doivent aussi être entendu et compris. Sinon, on perd tous notre temps… Tu me connais : j’ai toujours aimé optimiser !

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Du coup, j’ai arrêté de parler quelque temps. L’angoisse totale. Pas pour moi : pour les autres. La trouille du silence, c’est quand même quelque chose… Quand je te le dis, qu’on associe le silence à la folie. Personne ne me l’a dit comme ça. J’ai eu droit à la version délicate et pudique : « risque de dépression ». Ah. OK. C’est aussi intéressant, la façon dont la société aborde la dépression. Il y aurait de quoi écrire un roman… Bref.

C’est là que j’ai mesuré la mauvaise utilisation des mots. J’aime les mots. J’adore les mots. Mais parfois, on fait comme avec tout le reste : on les surconsomme, les motsOuh, ouh ! Ici la fille des réseaux : faut pas toujours confondre expression avec agitation. Tu peux juste te taire parce que tu n’as rien à dire. Ou parce que tu es très occupée à faire autre chose. Genre : te réparer… Tu crois vraiment que le corps se répare tout seul ? C’est crevant, de se réparer. Et quand tu as deux sous de bon sens, tu sais qu’une fois que la machine est réparée, va falloir lui ré-apprendre à fonctionner. Quand tu as eu quelques bobos préliminaires (là, je prends conscience que je suis vraiment une skieuse déplorable !), tu sais ce que ça coûte, la rééducation.

Enfin, bref. Pendant quelque temps, j’ai décidé de me taire. Mais tu as certainement pu constater que je suis plutôt dans la catégorie « bavarde ». Alors forcément, ça ne pouvait pas durer… Quand je me suis remise à parler, j’ai parlé de plein de trucs. C’est pas tous les jours qu’on se remet à vivre. Tu imagines le nombre de choses que j’avais à faire (et… hé,hé ! à commenter !). Bon, le retour chez les vivants a un peu foiré.

Pourquoi ? Tu te fous de moi ? Tu lis cet article en diagonale, ou bien… ? « Risque de dépression ». Ben oui. Faut suivre, un peu.

Les mots, c’est filou… ils servent à estampiller. Et on ne s’estampille pas toujours soi-même. Ce sont même souvent les autres, qui t’estampillent. Ils estampillent à tort et à travers. A toi de te démerder pour répondre à leurs attentes. Ou pas. J’ai basculé du côté obscur du « ou pas ». Non : pas parce que je suis très forte (parce que ce n’est pas être faible que de faire une dépression… j’dis ça, j’dis rien !). Juste parce que ça s’est passé comme ça. Tu crois que ça a rassuré mon monde ? Et non…

Il y a ceux qui attendent depuis six ans que je fasse (enfin !) une dépression. Ceux qui ont très peur que j’ai viré psychopathe. A moins que je ne finisse par me suicider ? C’est pas des blagues, c’est du vécu et entendu : « Oh lala ! Je ne sais pas comment tu as fait… Moi, je crois que je me serais suicidée ! ». Il fallait prendre ça comme un compliment. What the fuck ? Comme disent les américains (il est très sous-estimé, le langage des américains : on dit qu’il est pauvre, mais il est souvent plus parlant que le nôtre !).

Je vais te faire une confidence : parfois, tout ça me fatigue un peu, mais le plus souvent, ça m’amuse beaucoup.

Tu sais quoi ? Je ne saurais pas t’expliquer précisément comment une seconde peut être l’Eternité (et inversement). Et que la notion de passé, de présent et de futur, c’est une vue de l’esprit, en effet… Ce que je sais ? Il paraît que c’est le langage, qui fait l’Humanité. Mais les mots, c’est filou…

Bernard Werber ou le pouvoir des mots en action...

Bernard Werber ou le pouvoir des mots en action…

On est tellement occupé avec nos mots qu’on en oublie parfois qu’entre les mots, il y a du silence aussi. On se sent toujours obligé de le remplir avec des mots, des mots… des maux ! C’est vrai qu’il y a des silences qui claquent plus fort que le tonnerre, et qui produisent un écho qui dure, qui dure et qui dure… Je suis désolée, monsieur-de-hier-soir : parfois, je me souviens que dans une autre dimension, la notion de passé, de présent et de futur, c’est une vue de l’esprit, en effet… mais sur notre plan astral, je préfère laisser le passé au passé. Quand j’arrête de parler, parce que je suis très occupée à autre chose. Genre : à avancer… et puis, mes mots, j’en ai besoin, alors j’en prends soin. Comment je ferais, sans eux, pour « rédactionner » ?

Crédit Photo : wolfgangfoto, Sudden Fiction & seyed mostafa zamani via photopin cc

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