90 secondes pour rendre accro : comment s’écrit une série verticale (ou short drama) ?

Si tu me suis attentivement, tu as peut-être remarqué que désormais, je « rédactionne » exclusivement pour quelques collectivités territoriales. Le reste de mon temps est consacré à la traduction et à l’écriture créative – jeux vidéo ou fiction. Et notamment à un format que j’affectionne particulièrement mais qui laisse encore beaucoup de monde sceptique : les séries verticales.

Tu les as peut-être déjà croisées sur les réseaux – où des épisodes sont fréquemment proposés à des fins promotionnelles, et elles sont pour la plupart disponibles via des applications et plateformes (gratuites ou payantes). Elles ne sont pas toujours subtiles, mais elles sont suffisamment efficaces pour que des millions de spectateurs les visionnent.

Aussi appelées short-dramas ou micro-dramas, ces fictions sont conçues pour être regardées sur smartphone. Ils se caractérisent par leur format vertical 9 :16 et se composent d’épisodes qui durent en moyenne 90 secondes – soit 1 minute 30. Et ces derniers temps, les intrigues tendent à se diversifier, et les tournages à impliquer un budget plutôt conséquent !

Un format venu de Chine

Page d’accueil de ReelShort présentant plusieurs séries verticales et microdramas romantiques

Le micro-drama est né en Chine, et sans surprise, c’est sur TikTok qu’il s’est popularisé. On voit fleurir pléthores de fictions qui déclinent toutes les mêmes ressorts dramatique – voire carrément le même scénario. Parmi les classiques des débuts :

• La jeune mariée ouvre une porte et découvre son mari dans les bras de sa demi-sœur. Elle réalise alors avec effroi que les deux tourtereaux n’en ont qu’après l’argent/le trône dont elle doit hériter, et elle entreprend de se venger, croisant l’amour sur son chemin.;

• La jeune mariée meurt malencontreusement assassinée ou dans un accident improbable, mais par la grâce du destin, elle se voit offrir une seconde chance : elle réalise alors avec effroi qu’elle a été victime de son mari et de sa maîtresse, et elle entreprend de se venger, croisant l’amour sur son chemin.

Les deux versions ne sont d’ailleurs pas incompatibles.

Subtil ? Pas vraiment. En revanche, c’est suffisamment efficace pour que des millions de spectateurs enchaînent les épisodes.

Les raisons du succès sont multiples, mais je serais tentée de retenir trois points spécifiques :

• Une prédilection pour la romance, un genre qui cartonne aussi bien dans les séries qu’en littérature ;

• La simplicité de l’intrigue couplée au format très court des épisodes qui permet de suivre, même si on regarde cela entre deux stations de bus ou de métro ;

• Les décors somptueux et les effets spéciaux qui enterrent Game of Thrones – car bien évidemment, ces séries sont produites exclusivement par IA.

Sur les réseaux sociaux, tout va très vite, et ces débuts sont déjà loin. Aujourd’hui, nous sommes face à une véritable industrie : au premier trimestre 2026, les applications de short dramas ont dépassé 850 millions de téléchargements dans le monde. DramaBox et ReelShort ont chacune généré près de 140 millions de dollars d’achats intégrés sur cette seule période, et le temps moyen passé quotidiennement sur ces applications atteignait déjà 25 minutes en avril. (source : Sensor Tower).

Dans la foulée, les marques y ont vu un moyen de promotion puissant, et elles sont de plus en plus nombreuses à s’emparer de ce format pour vendre leurs produits.

Et désormais, nous parlons de séries de plusieurs dizaines d’épisodes, avec leurs scénaristes, leurs tournages, leurs plateformes et leurs modèles économiques, et même leurs stars. Et qui implique une façon d’écrire très spécifique.

Une série « normale » découpée en petits morceaux ?

Bien évidemment : non, le short-drama n’a rien d’une série classique ! Écrire un scénario de série « traditionnelle », le filmer en format vertical et le découper en « tranches » de 90 secondes, cela ne fonctionne pas.

Le short drama doit être écrit d’emblée en tenant compte de son support. Il est fait pour être visionné sur mobile – un mode de consommation très particulier. Les spectatrices et spectateurs peuvent en effet le regarder dans les transports en commun entre deux stations ou… dans leur lit, entre deux messages, voire en scrollant sur TikTok ou Instagram. Autant dire qu’on ne va pas vraiment avoir le temps de présenter les personnages, le contexte et l’enjeu : si l’on n’accroche pas immédiatement leur attention, un mouvement de pouce suffit à ce qu’ils passent à autre choses !

Capter l’attention est un excellent début, mais le véritable challenge va être de la conserver. Il s’agit de construire une intrigue suffisamment intéressante pour tenir sur plusieurs dizaines d’épisodes, avec une twist ou un cliffhanger quasiment toutes les deux minutes. En gros : raconter longuement… tout en faisant court !

On démarre fort

Dans une série traditionnelle, on peut se permettre quelques scènes d’exposition afin d’installer l’ambiance et les personnages : comprendre leur vie, leurs relations, le contexte dans lequel ils évoluent. Puis arrive la crise : le problème qui va bouleverser leur vie. Une progression classique, mais toujours efficace.

Du côté du short-drama, en revanche, on démarre sans préavis : l’héroïne découvre que son fiancé la trompe, sa marâtre la flanque à la porte sans ménagement – à moins que ce ne soit son patron qui lui dise qu’elle a cinq minutes pour vider son bureau et disparaître de sa vue. Le contexte et l’ambiance viendront ensuite, au fur et à mesure que l’intrigue avance.

Cela explique l’omniprésence de situations très fortes et, disons-le, très clichés. Dès les premiers temps du short drama, on retrouve ainsi adultère, mariage arrangé, vengeance, héritage, humiliation publique, rivalités familiales ou renversement de statut. Ces situations présentent un avantage considérable : elles se comprennent immédiatement.

Le rythme très spécifique du short drama implique des personnages faciles à appréhender d’un seul regard. On retrouve donc de nombreux archétypes tels que le milliardaire arrogant, l’ex toxique, la marâtre ou la sœur jalouse, qui sont immédiatement identifiables.

Action, réaction

Dans un short drama, pas de place pour la contemplation : chaque scène doit faire avancer l’histoire. Un personnage peut prendre une décision, découvrir une information ou mentir, un rapport de force peut s’inverser, un obstacle apparaître ou une menace se préciser… mais la situation doit évoluer !

L’astuce consiste à miser sur le principe de compression narrative, en utilisant un seul événement pour remplir plusieurs fonctions. Par exemple, une dispute entre l’héroïne et sa mère n’indique pas seulement qu’elles entretiennent des relations tendues : elle peut aussi révéler que l’héroïne est endettée, qu’elle est amoureuse d’un personnage mais contrainte de faire un mariage de convenance.

Les dialogues ont donc une importance particulière, et dans le short drama, on ne parle jamais pour ne rien dire ! Une réplique de short drama peut transmettre une information, caractériser un personnage et augmenter la tension.

Une femme peut ainsi demander à son mari : « Tu étais à Paris hier ? Alors pourquoi ta voiture était-elle devant chez ma sœur ? » – une réplique qui expose le mensonge, sa découverte et le début d’un conflit. Frontal, mais efficace !

Le cliffhanger comme moteur et ponctuation

Le cliffhanger est vieux comme l’art de la série – on le retrouvait déjà dans les feuilletons publiés dans les journaux au 19ème siècle. Ce procédé consiste à interrompre un épisode à un moment impossible : l’aventurier glisse et se retrouve suspendu dans le vide, et nul ne sait si (ou comment ?) il va s’en sortir.

Quand un épisode dure entre 45 secondes et 2 minutes, il faut convaincre les spectatrices et spectateurs de rester et de passer au suivant… voire de payer pour les regarder ! Les réseaux sociaux regorgent ainsi d’épisodes mis à disposition gratuitement, avec une montée en tension qui devient intenable… jusqu’à ce qu’il soit nécessaire de s’abonner ou de visionner une publicité pour regarder la suite.

Le cliffhanger est donc l’un des moteurs de l’écriture du short drama. Un secret va être révélé, mais la porte s’ouvre. Un personnage reconnaît quelqu’un que l’on croyait mort. Un test de grossesse apparaît. Un contrat est signé avant que nous découvrions sa dernière clause. L’héroïne gifle enfin son insupportable patron et celui-ci répond : « Vous ne savez vraiment pas qui je suis ? » Et…

… Coupez !

Frustrant ? C’est l’idée. À chaque épisode, il s’agit de répondre à une question, et d’en ouvrir une autre dans la foulée, afin que les spectatrices et spectateurs ne disposent jamais d’un endroit idéal pour s’arrêter – et qu’il n’en ait même pas envie !

Mais franchement, Pilou, pourquoi ce format te fascine autant ?

Dès son apparition, le short drama proposait des contraintes scénaristiques très intéressantes. Car une écriture simple n’est pas forcément une écriture simpliste ! Le genre a quelque chose de brutal : avec lui, on n’a pas le loisir de parler pour ne rien dire, ou de s’égarer, ce qui peut pourtant être très poétique… dans une série traditionnelle ou au cinéma !

De plus, le format a rapidement évolué – et les attentes du public aussi. Si l’on croise toujours pléthores de fictions verticales intégralement réalisées à l’IA, on voit aussi apparaître des séries bien plus qualitatives en termes d’écriture et de réalisation.

Aujourd’hui, l’écriture de short dramas est l’un de mes exercices favoris. D’une part, les codes sont désormais assez connus pour que l’on puisse se permettre d’en jouer, et de les prendre à contresens (j’adore !) ; d’autre part, on voit poindre de nouvelles initiatives.

Comme je l’évoquait quelques lignes plus haut, les marques s’intéressent au format pour vendre. Mais plus intéressant à mon sens, on voit poindre l’envie de s’emparer du format pour aborder des sujets plus sérieux – et des propos plus profonds. Nous sommes donc dans un domaine qui laisse beaucoup de place à l’expérimentation, aussi lucratif qu’il soit.

Cette année, Reuters estimait que les micro dramas pourraient générer 1,5 milliard de dollars aux États-Unis cette année, avec une audience américaine passée de 26 à 66 millions d’utilisateurs actifs mensuels en un an. Les grands groupes commencent eux aussi à s’y intéresser : Fox a notamment conclu un accord avec Holywater Tech autour de plus de 200 productions verticales, tandis que d’anciens dirigeants de Showtime, ABC ou Miramax investissent dans le secteur. Produit d’abord en Chine puis plus largement en Asie, le short drama est devenu le nouveau format à la mode à travers le monde… y compris en France, où l’on commence à voir apparaître d’excellentes productions !

On reste connectés ?

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Conseil éditorial, écriture, traduction & fiction

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture